Le photographe de la Révolution

Salgueiro Maia, à gauche, tente de contenir son émotion, alors que ses compagnons annoncent la victoire de la révolution. Photo d'Eduardo Gageiro.
Eduardo Gageiro devant sa photo favorite du 25 Avril, présentée au Musée de la Céramique à Sacavém, dans le cadre d'une rétrospective de l'oeuvre du photographe. Photo José Sena Goulão/Lusa.
Eduardo Gageiro présente la photo au rictus de Salgueiro Maia. Photo José Sena Goulão/Lusa.
Eduardo Gageiro a capté l'un des instants décisifs du 25 Avril, lorsque le capitaine Salgueiro Maia revenait des négociations de la rue de l'Arsenal et, en réalisant que la révolution avait triomphé, s'était mordu la lèvre pour ne pas pleurer.
 
Gageiro a fait la photo, mais ce n'est que des années plus tard qu'il a compris, quand Salgueiro Maia lui a confessé ce que représentait ce rictus sur la bouche - un moment de grande joie, où il a contenu l'émotion.
 
Sur la photographie en noir et blanc, alors que les autres militaires fêtent la victoire souriants, les bras levés et faisant le V de la victoire, le capitaine d'Avril marche presque grave.
- Il se mordait la lèvre pour ne pas pleurer. Il ne me l'a expliqué que quand il m'a rendu visite à Sacavém, en 1986, et m'a offert le rapport de l'Opération Fin de Régime, un document historique dans lequel il m'a écrit en guise de dédicace : « Au premier journaliste qui, à l'aube du 25 avril, a adhéré aux insurgés ».
 
Beaucoup des photographies de ce jour peuvent être vues en grand format, dans une exposition au Musée de la Céramique, à Sacavém, jusqu'à la fin 2014, dans le cadre d'une rétrospective de l'œuvre du reporter.
 
Le 25 avril 1974, Eduardo Gageiro a fait des centaines de photographies, dont beaucoup ont été publiées par le journal Século. Ce jour-là, le photographe était en vacances, mais « des amis de gauche » lui ont téléphoné pour lui conseiller d'aller au Terreiro do Paço et de prendre tous ses appareils photo. Il y a été très rapidement, convaincu que ce jour serait le bon.
 
Quand il y est arrivé, il y avait des militaires partout empêchant le passage. Le photographe s'adressera à un soldat, lui demandant de l'amener au commandant, qui était un ami personnel.
- Je ne savais pas qui il était, mais le soldat m'a cru, explique Gageiro.
Il se présente à Salgueiro Maia comme le photographe du Século et celui-ci lui répond : « Je suis le chef ». Maia connaissait son nom car ses reportages étaient régulièrement publiés par le journal et l'a invité à le suivre au Terreiro do Paço.
- J'ai été le témoin des moments culminants, certains de grande tension. Si les tanks avaient tiré [de la rue de l'Arsenal en direction du Terreiro do Paço], je ne serais pas ici pour vous raconter cette histoire...
 
Eduardo Gageiro a entendu à trois reprises l'ordre d'ouvrir le feu de la part des fidèles de l'ancien régime - non suivi d'effet -, mais n'a jamais cessé de prendre ses photos durant les négociations entre les différents militaires : Jaime Neves et Salgueiro Maia, pour le Mouvement des Capitaines et le major Pato Anselmo, pour le régiment de cavalerie, fidèle au pouvoir, avec le brigadier Junqueira dos Reis et le lieutenant-colonel Ferrand de Almeida.
 
Gageiro, qui évoque Salgueiro Maia comme « un grand homme, de courage, mort précocement », dit que le reportage sur le 25 Avril l'a marqué pour la vie : « avant il y avait la censure, les photographies n'étaient pas publiées, j'ai été arrêté par la PIDE [la police politique salazariste], qui a voulu me convaincre de photographier des jolis paysages au lieu des personnes humbles... »
- Je n'inventais pas, je photographiais la réalité, a expliqué Eduardo Gageiro qui, aujourd'hui encore à près de quatre-vingts ans continue d'aller aux manifestations pour capter des images des mouvements populaires.
 
Quarante ans après ce jour d'avril 1974, il considère que les idéaux de la Révolution des Œillets sont en train de disparaître.
- Il y a eu une période optimale, on a tenu compte des défavorisés, mais, à partir du moment où la grande finance a tout pris en main, les gens se sont enrichis de manière illicite, ceux qu'on appelle les barons sont au zénith et ne sont pas condamnés, regrette le photographe.
 
Bien qu'il se sente « profondément frustré », parce que « les idéaux du 25 Avril sont en train de mourir », Eduardo Gageiro aime se rappeler de sa photo favorite, « et la plus significative » du triomphe de la Révolution : Salgueiro Maia, de retour au Terreiro do Paço, se mordant la lèvre, au moment de la victoire, pour ne pas pleurer d'émotion.